Le constat coule de source : dans une maison d’édition, le catalogue des parutions est le nerf de la guerre. Il représente le fondement même de l’économie de l’éditeur qui, pour constituer le meilleur programme possible, se livre à la recherche permanente du bon manuscrit.

En fonction des maisons d’édition, il y a plusieurs cas : certaines publient uniquement des auteurs étrangers. D’autres, seulement des auteurs francophones. La grande majorité joue sur les deux tableaux. La lecture des manuscrits est une tâche prenante et de longue haleine ; pour cette raison, les éditeurs en poste ne peuvent s’en charger en totalité et les redistribuent à un comité de lecture.

 

Les stagiaires jouent également un rôle important dans le processus : dans les grandes maisons, des dizaines de manuscrits arrivent chaque semaine, et il faut alors s’en occuper de façon régulière pour ne pas être débordé. La maison d’édition effectue donc le premier tri :

  • Les manuscrits jugés non publiables sont placés dans la catégorie « retour »
  • Les manuscrits « à potentiel » sont lus plus attentivement. Si on estime qu’ils représentent un intérêt, on les envoie en externe à des lecteurs, chargés de les lire à leur tour et de détailler leur avis dans une fiche.

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler de ce travail de lecture, que j’effectue depuis que je travaille à mon compte, et qui a représenté une grande part de mon activité à mes débuts.

 

En avant donc pour un Focus sur… la lecture de manuscrits !

 
focus lecture de manuscrits
 
Rappel : Cette infographie ne détaille pas tous les étapes du processus éditorial, qui est très vaste. Elle se concentre sur les missions que j’effectue à titre personnel. Je les ai réunies en 7 ensembles, qui suivent le cheminement chronologique du travail sur le texte, de son écriture à sa validation.

En quoi ça consiste ?

En dépit des apparences, la lecture d’un manuscrit se différencie énormément d’une lecture de loisir :

  • Ce n’est pas une lecture « choisie », ce qui implique qu’on ajuste ses critères d’appréciation
  • On lit le manuscrit à travers le prisme d’une ligne éditoriale
  • On ne lit pas un roman finalisé : il faut être capable de voir au-delà de la première mouture, de déceler le potentiel du texte.

En d’autres termes, la lecture d’un manuscrit est une lecture vigilante. On ne peut pas se contenter de se laisser bercer par l’histoire ou, à l’inverse, de repousser d’emblée le texte parce qu’il ne nous plaît pas pour des raisons subjectives. Bien sûr, il y a de mauvais textes qui se repèrent très vite ; mais c’est un autre sujet. Le plus important est de distinguer ce qu’on aime personnellement et ce qui est bon pour la ligne éditoriale.

 

 

À titre d’exemple, il m’est arrivé d’adorer certains textes, d’avoir été complètement tourneboulée par l’histoire… ce qui n’a pas empêché le texte d’être écarté parce qu’il ne correspondait pas aux critères éditoriaux de la maison. Il y a toujours une part de subjectivité dans l’acceptation ou le refus d’un texte. De même, un lecteur peut lui aussi être d’un avis différent de l’éditrice/éditeur et laisser passer des pépites : nul n’est impartial. Raison pour laquelle la lecture de manuscrits est un travail d’équipe : on peut échanger sur les textes, confronter les opinions, peser le pour et le contre…

 

En fonction des comités de lecture, le processus est assez différent. Certains comités se réunissent régulièrement pour échanger sur les manuscrits. D’autres sont plus éclatés (contrainte géographique, organisation différente…) et gravitent autour de l’éditrice ou de l’éditeur qui centralise les retours de lecture.

 

 

Il y a toutefois un élément indispensable qui est la fiche de lecture. Elle sert autant à l’éditeur qu’au lecteur et synthétise :

  • Le résumé de l’histoire
  • Les impressions de lecture
  • Des suggestions de remaniement

Si l’éditeur fait lire le texte à plusieurs lecteurs, il peut ainsi croiser les avis et s’en faire une idée plus précise avant d’en entamer, ou non, la lecture.

 

Là aussi, la structure des fiches de lecture varie beaucoup d’un éditeur à l’autre. Certaines maisons me laissent libre de les organiser comme je veux, du moment qu’un résumé et un avis détaillé y figurent. Je peux alors personnaliser la fiche en fonction du manuscrit (je fais particulièrement attention à trois éléments-clés : l’écriture, l’univers, les personnages). D’autres ont déjà des grilles de lecture qu’il faut remplir. J’avoue que je préfère nettement la première option : aucun manuscrit ne ressemblant à un autre, je ne vois pas grand intérêt à « remplir des cases » très détaillées sur tel ou tel aspect, qui n’est pas forcément développé dans l’histoire.

 

Certains éditeurs sont à mi-chemin entre les deux procédés, et proposent des grilles de lectures qui ciblent des thématiques générales. Je trouve que c’est un bon compromis.

Les pré-requis

Ils sont assez simples : tout d’abord, il faut avoir un goût prononcé pour la lecture. Même quand on adore lire, le tri des manuscrits peut s’avérer fastidieux, voire pesant certains jours. Il est donc préférable d’être déjà un lecteur assidu pour ne pas être rapidement lassé.

 

Ensuite, il faut être capable d’effectuer une lecture critique. Cibler les points forts, les points faibles, et être pro-actif : est-ce qu’avec un remaniement, ce manuscrit peut donner sa pleine mesure ? Que peut-on faire pour ôter certaines faiblesses, révéler le potentiel d’une histoire ? Est-ce qu’on sent une plume, un style, une vraie « patte d’auteur » ?

 

 

En bonus, j’ajoute un pré-requis subjectif mais, je pense, pertinent : avoir déjà expérimenté l’écriture. Pas forcément avoir écrit un roman entier, ni publié. Juste avoir un minimum la pratique de l’écriture. En effet, en apprenant à critiquer et corriger son travail, on affûte son regard, et on peut le tourner vers d’autres textes.

Les outils

Ils sont minimes :

  • Un carnet de lecture. J’en ai un, dédié aux lectures de manuscrits, que j’annote au fil de mes lectures. J’y reporte mes impressions sur le vif : passages qui me plaisent, points faibles, incohérences relevées… Cette prise de note me sert de base pour la fiche de lecture.
  • Une liseuse. Beaucoup de manuscrits sont désormais sous format numérique. Après plusieurs mois à enchaîner les manuscrits sur ordinateur, j’ai acquis un Kindle qui rend la lecture beaucoup plus agréable… sauf quand il s’agit de lire sur PDF, parce qu’on ne peut pas modifier la taille du texte, qui, sur écran de liseuse, est minuscule. Et donc très désagréable à lire. Si vous êtes auteur et que vous devez envoyer votre texte sous format numérique, préférez le format Word, le lecteur vous en sera reconnaissant 🙂

 

 

En cette troisième année d’activité en indépendante, j’ai lu énormément de manuscrits, dans divers genres : jeunesse, young adult, imaginaire, romance… C’est un exercice qui demande d’adopter une vision différente que lorsqu’on lit un roman pour soi, et d’à la fois se projeter / prendre de la distance avec le texte pour évaluer son potentiel.

 

D’une certaine façon, la lecture des manuscrits est une chasse au trésor. Une chasse longue, fastidieuse mais aussi passionnante. Rien ne réjouit plus un lecteur que de tomber sur un bon texte qui rend envisageable l’étape suivante : celle du travail éditorial. 🙂